La prise de Grenade 1492 : fin de la Reconquista et chute des Nasrides
Le 2 janvier 1492, Boabdil remet les clés de l’Alhambra
Le 2 janvier 1492, sur une colline dominant la vega de Grenade, le dernier sultan nasride Muhammad XII — que les chroniques chrétiennes nomment Boabdil — tend les clés de l’Alhambra à Ferdinand d’Aragon. La scène se déroule au lieu-dit de la « Porte des Sept Planchers », hors les murs de la ville. Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon, mariés depuis 1469 et co-souverains depuis 1479, parachèvent ce jour-là une conquête militaire de dix ans. Grenade, dernier territoire musulman de la péninsule Ibérique, passe sous autorité chrétienne après huit siècles de présence islamique continue depuis l’invasion omeyyade de 711.
Cette reddition n’a pourtant rien d’un coup de théâtre imprévu. Elle clôt une décennie de sièges, de négociations, de retournements d’alliances et de divisions internes au sein de la dynastie nasride. Pourquoi ce royaume, qui avait résisté pendant deux siècles et demi aux royaumes chrétiens du Nord, s’effondre-t-il précisément dans les années 1480 ? Comment une capitulation négociée, censée garantir les droits des vaincus, devient-elle le prélude à des transformations religieuses et culturelles qui marqueront profondément l’Espagne moderne ?
Un royaume nasride fragilisé
Au milieu du XVe siècle, le royaume de Grenade occupe encore un territoire substantiel dans le sud de la péninsule : la province actuelle de Grenade, Málaga, et une partie d’Almería. Fondé en 1238 par Muhammad Ier al-Ahmar, le sultanat nasride s’est maintenu grâce à un équilibre diplomatique précaire avec la Castille, moyennant le paiement d’un tribut annuel (les parias) et une neutralité de façade lors des conflits entre royaumes chrétiens. La forteresse-palais de l’Alhambra, construite et embellie par les sultans successifs depuis le XIIIe siècle, symbolise cette capacité de survie culturelle et politique en terre hostile.
Mais dans les années 1450-1460, les dissensions internes se multiplient. Le sultan Abū l-Hasan ʿAlī (Muley Hacén dans les sources castillanes) monte sur le trône en 1464. Contesté par son propre fils Muhammad XII — surnommé Boabdil —, il doit affronter une guerre civile larvée qui divise la noblesse grenadine. En 1482, Boabdil tente un coup de force contre son père et se proclame sultan à Grenade même, tandis que Muley Hacén se replie sur Málaga. La dynastie nasride se déchire au moment précis où les Rois Catholiques, désormais solidement installés après la guerre de succession de Castille (1475-1479), concentrent leurs forces sur la conquête finale de l’émirat.
La guerre de Grenade (1482-1492)
Le déclenchement officiel de la guerre de Grenade remonte à décembre 1481. Muley Hacén lance un raid sur la forteresse chrétienne de Zahara, en territoire castillan. En représailles, les troupes castillanes d’Isabelle s’emparent d’Alhama de Grenade en février 1482, une place forte située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Grenade. Cette prise constitue un tournant stratégique : pour la première fois, une ville importante du royaume nasride passe durablement sous contrôle chrétien, et les Castillans y installent une garnison permanente.
La guerre s’enlise ensuite dans une succession de sièges méthodiques. Ferdinand d’Aragon, qui conduit personnellement les opérations militaires, applique une stratégie d’étranglement progressif. Entre 1482 et 1487, les principales villes de la périphérie grenadine tombent une à une : Ronda en 1485, Loja en 1486, Málaga en août 1487 après un siège de trois mois. À chaque conquête, les populations musulmanes sont soit déportées, soit réduites en esclavage, soit autorisées à partir vers l’Afrique du Nord. Les capitulations varient selon la résistance opposée : Málaga, qui s’est battue jusqu’au bout, subit un sort bien plus dur que Ronda, qui a négocié sa reddition.
Boabdil, capturé par les Castillans lors de la bataille de Lucena en avril 1483, devient malgré lui un instrument de la stratégie d’Isabelle et Ferdinand. Libéré contre la promesse de vassalité et le paiement d’un tribut, il se retrouve dans une position intenable : sultan fantoche aux yeux des Grenadins, otage politique pour les Rois Catholiques. En 1485, son père Muley Hacén meurt, remplacé par son frère al-Zagal (« le Vaillant »). Boabdil et al-Zagal se disputent la légitimité, affaiblissant encore davantage la capacité de résistance du royaume. En 1489, al-Zagal capitule à son tour et se retire en Afrique du Nord, laissant Boabdil seul face aux armées chrétiennes qui encerclent désormais Grenade.
Le siège de Grenade (avril 1491 - janvier 1492)
Au printemps 1491, les Rois Catholiques établissent leur campement militaire dans la vega de Grenade, à quelques kilomètres de la ville. Ils fondent Santa Fe, une cité-garnison construite en quelques mois pour abriter l’état-major et les troupes du siège. Grenade, privée de ses territoires extérieurs, isolée de tout renfort extérieur, ne peut plus compter que sur ses murailles et ses réserves. La population de la ville, gonflée par l’afflux de réfugiés des zones conquises, souffre rapidement de la famine.
Les négociations s’ouvrent dès l’été 1491. Boabdil sait que toute résistance prolongée ne ferait qu’aggraver les conditions de la capitulation. Les termes sont discutés secrètement entre émissaires musulmans et chrétiens. Les chroniqueurs de l’époque, notamment Hernando de Pulgar (chroniqueur d’Isabelle) et plus tard Jerónimo Münzer qui visite Grenade en 1494, rapportent des tractations complexes portant sur les garanties religieuses, juridiques et économiques accordées aux futurs sujets musulmans des Rois Catholiques.
Les capitulations de Grenade, signées en novembre 1491 et appliquées le 2 janvier 1492, comportent 67 articles. Elles garantissent aux musulmans de Grenade le droit de conserver leur religion, leurs mosquées, leur droit coutumier (charia pour les affaires civiles), leurs biens immobiliers et mobiliers. Ils ne peuvent être forcés à la conversion, ni être jugés par des tribunaux chrétiens pour leurs affaires internes. Le texte prévoit même que ceux qui souhaitent émigrer en Afrique du Nord pourront le faire librement pendant trois ans, en emportant leurs biens. Boabdil, en échange de sa coopération, reçoit un fief dans les Alpujarras, région montagneuse au sud de Grenade, et une rente annuelle.
La remise de la ville et de l’Alhambra
Le 2 janvier 1492, Grenade ouvre ses portes. Les troupes castillanes entrent dans la ville et hissent l’étendard des Rois Catholiques sur la tour de la Vela, la plus haute de l’Alhambra. Boabdil quitte définitivement le palais nasride et se retire vers les Alpujarras. Une légende tardive, popularisée au XVIIe siècle, raconte qu’en regardant une dernière fois Grenade depuis un col de montagne (le « Soupir du Maure »), il aurait pleuré, et que sa mère Aixa lui aurait lancé : « Pleure comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme. » Aucune source contemporaine ne mentionne cet épisode, qui relève de la reconstruction romanesque.
L’Alhambra, avec ses palais nasrides (Palais de Comares, Palais des Lions, Mexuar), ses jardins du Generalife et ses fortifications, devient résidence royale chrétienne. Isabelle et Ferdinand y séjournent à plusieurs reprises dans les mois qui suivent. Ils y reçoivent, quelques semaines plus tard, un marin génois nommé Christophe Colomb, venu présenter un projet d’expédition vers l’Ouest pour atteindre les Indes. Les capitulations de Santa Fe, signées le 17 avril 1492 entre les souverains et Colomb, sont ainsi paraphées dans l’Alhambra fraîchement conquise, liant symboliquement la fin de la Reconquista au début de l’expansion atlantique.
Les mudéjars de Grenade : de la capitulation à la conversion forcée
Les musulmans restés à Grenade et dans le royaume après 1492 portent désormais le nom de mudéjars (de l’arabe mudajjan, « domestiqué », « soumis »). Les capitulations leur promettent la liberté religieuse, mais leur application se heurte rapidement aux réalités politiques et religieuses de la monarchie catholique. Dès 1499, le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, archevêque de Tolède et confesseur d’Isabelle, entreprend une campagne de conversions « volontaires » à Grenade. Sous la pression, plusieurs milliers de musulmans acceptent le baptême.
En décembre 1499, une révolte éclate dans le quartier de l’Albaicín, à Grenade, en réaction aux méthodes coercitives de Cisneros. L’insurrection s’étend aux Alpujarras et à d’autres zones montagneuses en 1500-1501. La répression est brutale. En 1502, Isabelle et Ferdinand promulguent un édit qui donne aux mudéjars de Castille (dont Grenade fait désormais partie) le choix entre la conversion au catholicisme ou l’exil. La très grande majorité, faute de moyens pour émigrer ou attachés à leurs terres, acceptent le baptême. Ils deviennent officiellement chrétiens mais continuent souvent, en privé, à pratiquer l’islam. On les appelle désormais morisques.
Les capitulations de 1492, pourtant juridiquement contraignantes, sont ainsi vidées de leur substance en une décennie. Cette rupture de contrat nourrit un ressentiment profond chez les populations concernées et pose les bases des conflits du XVIe siècle, jusqu’à la révolte des Alpujarras (1568-1571) et l’expulsion finale des morisques d’Espagne décrétée par Philippe III entre 1609 et 1614.
Transformations urbaines et mémoire de l’Alhambra
Après 1492, Grenade connaît une transformation architecturale progressive. La Grande Mosquée, située dans l’actuelle zone de la cathédrale, est consacrée comme église dès janvier 1492, puis démolie en 1523 pour construire la cathédrale actuelle, sur les plans de Diego de Siloé. La Chapelle Royale, érigée entre 1505 et 1517, accueille les tombeaux d’Isabelle (morte en 1504) et de Ferdinand (mort en 1516). Les Rois Catholiques choisissent ainsi Grenade comme lieu de sépulture, soulignant l’importance symbolique de cette conquête dans leur projet politique.
L’Alhambra, en revanche, échappe en grande partie à la destruction. Charles Quint, petit-fils d’Isabelle et Ferdinand, fait construire un palais Renaissance dans l’enceinte de la forteresse nasride (le Palais de Charles Quint, commencé en 1527), mais les structures nasrides sont globalement préservées. Au fil des siècles, l’Alhambra devient un objet de fascination pour les voyageurs européens. Au XIXe siècle, les romantiques, notamment Washington Irving avec ses Contes de l’Alhambra (1832), contribuent à sa redécouverte et à sa protection. Aujourd’hui, l’Alhambra figure parmi les sites les plus visités d’Espagne et reste le témoignage le plus visible de huit siècles de civilisation islamique en péninsule Ibérique.
Où en est l’Espagne en janvier 1492 ?
En janvier 1492, la monarchie catholique achève un processus de centralisation politique amorcé par le mariage d’Isabelle et Ferdinand. La Castille et l’Aragon, bien que toujours juridiquement distincts, sont gouvernés conjointement. La prise de Grenade leur offre un prestige international considérable : le pape Alexandre VI leur décerne le titre de « Rois Catholiques » en reconnaissance de leur combat contre l’islam.
Cette victoire coïncide avec d’autres transformations majeures. Le 31 mars 1492, Isabelle et Ferdinand signent le décret de l’Alhambra, ordonnant l’expulsion des juifs de leurs royaumes. Entre 50 000 et 150 000 juifs quittent l’Espagne dans les mois suivants, ceux qui restent acceptant la conversion au catholicisme. La fin de la présence musulmane souveraine et l’expulsion des juifs marquent l’aboutissement d’un projet d’unification religieuse qui structure la politique espagnole pour les siècles suivants.
Sur le plan territorial, la chute de Grenade libère des ressources militaires et financières que les Rois Catholiques réorientent vers d’autres fronts : l’Italie (guerres contre la France pour le contrôle du royaume de Naples) et l’expansion atlantique. L’expédition de Christophe Colomb, financée en partie grâce aux disponibilités dégagées par la fin de la guerre de Grenade, ouvre en octobre 1492 un nouveau chapitre de l’histoire espagnole : la colonisation des Amériques. Grenade marque ainsi la fin d’un cycle de reconquête territoriale interne et le début d’une expansion extra-péninsulaire qui fera de l’Espagne, au XVIe siècle, la première puissance européenne.